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Vous êtes arrivé sur la Grand Place. Vous avez cheminé jusqu’ici depuis les artères commerçantes. Sans destination précise, entrainés par la douce descente, vos pas vous ont mené inexorablement en ce lieu. Accompagné de vos deux enfants et de votre chien, vous ne trouvez à cette place aucun charme particulier. Est-ce le fait de l’absence totale de monument ou de statue qui attesterait d’une histoire ? Quelle histoire d’ailleurs ? On n’a connu ici nulle bataille à graver dans le marbre. Heureusement que le temps est au soleil et vous esquissez un sourire tranquille tout en poursuivant votre balade. Vos enfants, à qui la pluie serait une égale source de plaisir, s’élancent sur la dalle de béton et entament une course-poursuite. Ils vous emportent à toute vitesse, par leur enfance, dans une spirale de bonheur insouciant.

La place est bondée. Tous cherchent à la traverser en ligne droite, cette ligne dont Euclide a montré qu’elle était la voie la plus courte. Vous vous fichez bien de cet axiome mais vous y obéissez tout de même, dans votre longue habitude du retard. Vous filez vers le lieu de votre examen en prenant à peine le temps de lever les yeux vers l’horloge de la faculté de théologie. Moins dix. Pas sûr que vous serez admis dans l’auditoire. Vous vous mettriez bien à courir mais la pluie battante, l’eau s’amoncelant en immenses flaques et les gens à éviter vous contraignent au pas. Un pas rapide certes mais malhabile alors que vos pieds jonglent pour épargner autant que possible votre costume tout neuf.

Ce soir, vous êtes somptueuse, vous avez enfilé votre plus belle robe et vos bijoux porte-bonheur. Vous n’avez pas besoin de ces lumières artificielles qui vous accueillent dès la sortie de l’escalator. Vous scintillez par vous-même alors que vous traversez la place, verticalement, de bas en haut, abandonnant ainsi l’empire infernal des voitures. Assurée sur vos talons décidément fort hauts, vous jetez un regard circulaire et trouvez rapidement vos repères. Malgré l’obscurité, votre pas est franc et sonore. Pourtant, au milieu de l’animation générale, personne ne fait attention à vous et vous vous dirigez sans tarder vers votre lieu de rendez-vous, l’un des nombreux restaurants à proximité.

Vous avez faim et deux heures devant vous avant que les cours ne reprennent. Vos amis vous proposent de vous arrêter et de vous asseoir à même le sol, comme l’ont fait des dizaines de gens déjà installés. Tout en ouvrant votre pic-nic, vous cherchez le centre de cette place et vous notez que cette question est loin d’être évidente. La Grand Place se compose de deux niveaux que découpent plusieurs murets, colonnes et escaliers. Gourmande, vorace même, elle se répand au-delà du cinéma et des cafés et jette ses bras vers l’Aula Magna et la galerie Agora, pour s’en faire autant d’appendices. Devenue organique, elle les rassemble tous dans son périmètre. Où s’arrête-t-elle vraiment ? N’est-ce pas aussi elle qui descend vers le lac à travers cette passerelle de bois ? Alors que Louvain-La-Neuve voit ses dimensions réécrites continuellement, la place n’en est qu’un centre relatif. De même, son centre à elle se redéfinit aux hasards des venues. Vous décidez vous-même de son milieu. C’est là où vous vous tenez et vous mangez d’un bon appétit.

Sous vos pieds, du sable. Sous vos pieds, de la neige ou de la paille. Sous vos pieds, de l’eau et surtout du béton. Vous êtes jeune et vous êtes plus âgé, homme et femme. Vous êtes blanc et vous êtes noir. Vous parlez cent idiomes et vivez mille vies. Vous convergez sur cette place, de jour comme de nuit, dans une ville qui ne connait pas le sommeil. Vous passez et, le temps de votre passage, le court instant où vous foulez ce lieu, vous masquez par vos corps la morne grisaille du béton. Et la Grand Place s’imprègne de vos couleurs, elle s’en fait une parure comme d’une immense fresque. En passant sur cette surface ingrate, vous la marquez de votre empreinte. Là où vous ne voyez pas d’histoire, comme une page blanche encore à écrire, vous tracez les quelques lignes de votre chemin.

LA GRAND PLACE

BENOÎT LAMBERT