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Jan Baetens, La Voix typographe

18/02/2017

La lettre qui tue, l’écrit et le texte qui figent, les caractères mobiles de l’imprimé qui cassent le flux de la parole –notre culture est iconophobe et la peur de l’image, en l’occurrence du langage déployé à la vue, se traduit par l’éloge systématique de la voix, du souffle, l’une et l’autre rapidement mis du côté de la vie et donnés comme modèle à tous ceux qui écrivent et que guettent les dangers de l’encre et du papier.

 

Mais si l’œil écoute, comme le dit admirablement Claudel, que dire de la voix, sinon qu’elle donne aussi à voir ? Qu’il s’agisse du poète ou du professeur, la voix donne corps au langage au même titre qu’un jeu de police ou d’un de choix de maquette. Telle voix se fait entendre avec ou sans empâtement, telle autre exhibe ses marges et titre courant, telle autre encore oblige à la myopie. Toute prise de parole est confrontée au paradoxe fondamental du geste typographique : comment travailler la matière pour la rendre invisible ? C’est le geste classique du typographe, mais non moins celui de l’artisan de la voix : je m’efforce de me placer en retrait, afin que soit mieux servi le sens à communiquer, et par un dernier effort je réussis à effacer l’effort même que cela me coûte.

 

Or, il est d’autres voix, c’est-à-dire d’autres typographies vocales, parfois violemment tournées du côté de l’opaque, mais qui par un nouveau paradoxe produisent le même effet de communication claire et transparente. Il faut imaginer Démosthène bégayant, incapable de maîtriser les ratés de sa voix, de muer un défaut de parole en oraison fluide. Il faut surtout l’imaginer efficace : la voix qui défaille n’est pas une voix impuissante, car elle oblige l’auditeur à s’impliquer dans la production d’un sens sur le bord de la perte.

 

Mettant de plain-pied celui qui cherche sa voix et celui qui cherche à comprendre, l’imperfection de la parole crée un espace où l’auditeur peut ajouter sa voix à celle de l’autre, à la fusion d’abord, puis jusqu’à la reprise, comme le disait Paulhan de Brice Parrain, orateur tellement timide et maladroit que le public, le prenant en pitié, terminait pour lui les phrases qu’il ne format qu’à grand-peine, pour constater, le silence revenu, qu’on avait fini par penser comme lui... La voix est toujours écho, et se faire entendre ne signifie jamais qu’une nouvelle relance.

 

 

Jan Baetens

 

 

 © Rob Stevens

 

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