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Récital à deux voix (lecture et chant),

par François Emmanuel et Clara Inglese,
autour de « 33 chambres d’amour », de François Emmanuel

 


Il y a quelques années, je découvrais "La leçon de chant", de François Emmanuel. Sans attendre que cette lecture m'apprenne à chanter, c'est pourtant bien à partir de là que j'ai rencontré ma voix. Avoir eu l'occasion de participer en duo avec François à la présentation de son dernier recueil de nouvelles, "33 chambres d'amour", à La Maison Losseau à Mons, le 14 octobre 2016, représente un accomplissement déterminant dans mon parcours artistique. Romaniste et chanteuse, je n’ai évidemment jamais pu dissocier les lettres du chant. Je suis d’ailleurs convaincue d’avoir travaillé et de travailler encore ma voix durant toutes mes heures de lecture. À l’issue de mes études de lettres, et parce que la musique était déjà omniprésente depuis l’enfance, je me suis tournée vers un Master en chant lyrique. L’intensité d’une telle formation vocale, sur le plan de la technique et de l’interprétation, ne m’a pourtant pas éloignée de ma vocation première : la littérature. Prima le parole, dopo la musica. Cet adage bien connu de certaines techniques de chant est toujours resté au centre de mes préoccupations. Plus encore, la conviction qu’une musique émane du texte en lui-même et de l’enchaînement des phonèmes m’habite toujours.
 

L’expérience d’un récital à deux voix avec François Emmanuel illustre cette fusion nécessaire du texte et de la musique. Il fallait trouver un son commun entre la voix du lecteur et celle de la chanteuse, adopter une seule et même tessiture, créer une rencontre entre la voix parlée d’un homme au timbre naturellement calfeutré et la voix chantée et travaillée d’une femme au timbre naturellement clair. Le challenge n’était pas mince et cela m’a permis d’explorer un aspect de ma voix, d’aller chercher dans les graves ce que les aigus de soprano avait trop longtemps escamoté. Un repos nécessaire, peut-être. Un nouveau souffle dans la détente. L’intimité du salon littéraire, de la lecture, de l’amitié aussi, avec François, a ancré un nouveau décor dans mon paysage vocal.

Il fallait en effet s’habituer à une nouvelle forme de nudité. Lire, parler, chanter en public engage déjà une forme d’exposition pour l’intervenant. Chanter a cappella renforce l’impact de ce dévoilement sur les artistes et sur le public. Chanter trop fort et trop aigu en pareilles circonstances aurait rompu le rythme et l’enchantement qu’une telle expérience peut offrir à l’ensemble des acteurs, dont le public fait partie. Son écoute, sa respiration, les bruissements légers d’un soupir ou d’un sourire dialoguent avec la scène. Pour cela aussi, il fallait choisir un répertoire propice au cadre intime, d’introspection, voire de recueillement. Le thème des nouvelles de François Emmanuel laissait la part belle aux ballades amoureuses, aux accents suaves et sensuels du jazz (Gerswhin, Nat King Cole), à la mélancolie des chansons issues d’une tradition orale populaire (berceuses africaines, chants marins, etc). L’expérience a montré qu’un lied de Mozart ou de Schubert avait probablement moins de résonances dans un tel contexte. On ne peut véritablement fredonner ce qui a été composé pour briller dans une certaine forme d’exécution musicale programmée. Il est par contre possible de murmurer le chant dans la lumière de sa propre intimité, et c’est ce que l’oeuvre de François Emmanuel tend à faire entendre. C’est en tout cas ce que son écriture a initié dans ma propre pratique du chant.
 

Clara Inglese, 25 octobre 2016

(c) Véronique Theunissen